L'interpellation éditoriale du Coordonnateur National du CEFAN
Démarré le 9 mars pour s’achever le 15 avril 2026, un recensement physique et biométrique a été diligenté au Cameroun, ciblant les « personnels émargeant au Chapitre budgétaire du ministère des Enseignements Secondaires ». Dans l’invite de la cheffe de ce département ministériel, les enseignants étaient les premiers concernés. L’opération faisait suite à une convocation, par Pr Nalova Lyonga, de 3 442 enseignants invités à se présenter dans ses services, « munis de pièces justificatives de leurs positions administratives actuelles », au risque d’être purement et simplement retirés du fichier solde de l’Etat.
L’interpellation elle-même intervenait après que le ministère des Finances (MINFI) ait collecté et analysé des données réalisées auprès des aéroports camerounais, faisant ressortir que ces agents avaient effectué des voyages hors du pays. Il était donc question de vérifier qu’ils sont effectivement revenus et bien présents à leurs postes d’affectation.
Que le gouvernement, à travers le MINESEC, en arrive à ces actions, démontre à n’en point douter que l’exode des enseignants camerounais vers les pays étrangers n’est pas un épiphénomène. Au regard des chiffres donnés de manière disparate, il ne s’agit plus d’un simple malaise. Il s’agit d’une hémorragie.
Au départ discret, aujourd’hui massif
Comme nous l’indiquons dans le dossier que « La Lettre du CEFAN » propose dans l’édition en votre possession, depuis une quinzaine d’années, le Cameroun assiste, presque impuissant, au départ croissant de ses enseignants vers d’autres horizons. Cette fuite des compétences, longtemps banalisée, est aujourd’hui en train de devenir l’une des menaces les plus sérieuses qui pèsent sur notre système éducatif.
Les données disponibles, même approximatives, sont suffisamment éloquentes pour alerter. Le pays compte plus de 110 000 enseignants dans le primaire public et privé, selon l’annuaire statistique du ministère de l’Education de Base, et plusieurs dizaines de milliers dans le secondaire. Pourtant, les salles de classe restent surchargées, avec parfois un seul enseignant pour plus de 80 élèves dans certaines zones. Dans le même temps, les départs se multiplient. Chaque année, des centaines d’enseignants quittent les salles de classe, et une proportion croissante choisit l’émigration vers des pays où leur expertise est mieux reconnue et mieux rémunérée. Certaines estimations situent le taux de départ global autour de 5% par an, un chiffre qui, cumulé sur une décennie, devient alarmant.
Qualité, inégalité, fragilité…
Cette dynamique n’est pas sans conséquences. Elle affaiblit la qualité de l’enseignement, creuse les inégalités territoriales et compromet les efforts de réforme. Dans les zones rurales, déjà fragiles, le départ d’un seul enseignant peut désorganiser toute une école. Dans les disciplines scientifiques, les pénuries deviennent critiques. Et dans l’ensemble du système, la perte d’expérience et de savoir-faire a un coût considérable.
Plus grave encore, cette hémorragie traduit une crise de confiance. Crise de confiance des enseignants envers leur statut, leurs conditions de travail et leurs perspectives d’avenir. Crise de confiance aussi envers la capacité du système à reconnaître leur rôle central dans le développement national.
Il faut agir, et agir vite
Face à cette situation, il ne suffit plus de constater. Les pouvoirs publics, notamment le ministère de l’Education de Base et le ministère des Enseignements Secondaires, sont interpelés au premier chef. L’urgence est de revaloriser en profondeur la fonction enseignante. Cela ne peut se limiter à des ajustements marginaux.
Il faut un véritable pacte national pour l’éducation, incluant une revalorisation salariale significative, une amélioration concrète des conditions de travail, une politique de carrière lisible et motivante, ainsi qu’un investissement accru dans la formation continue. L’enseignant ne doit plus être le maillon fragile du système, mais son pilier le mieux soutenu.
Les enseignants aussi…
Mais, cette interpellation serait incomplète si elle ne s’adressait pas également aux enseignants eux-mêmes. Car au-delà des contraintes bien réelles, il y a une responsabilité morale et professionnelle que nul ne peut ignorer. Enseigner, c’est accepter de participer à une œuvre collective qui dépasse les intérêts individuels. C’est former les citoyens de demain, structurer les intelligences, bâtir les fondations du pays.
Peut-on durablement construire une Nation lorsque ceux qui ont la charge de transmettre le savoir choisissent massivement de partir ? La quête d’une vie meilleure est légitime. Personne ne peut la contester. Mais lorsque cette quête devient un mouvement collectif de retrait, elle finit par fragiliser l’ensemble de la communauté nationale. L’école camerounaise a besoin de ses enseignants. Elle a besoin de leur engagement, de leur expérience, de leur résilience.
Réalisme nécessaire
Il est temps de regarder la réalité en face. Si rien n’est fait, l’exode des enseignants risque d’entraîner un affaiblissement durable, voire irréversible, de notre système éducatif. Et avec lui, c’est la capacité même du Cameroun à préparer son avenir qui est en jeu.
L’heure n’est plus aux diagnostics prudents. Elle est à l’électrochoc. Aux décisions courageuses. Et à un sursaut collectif. Investir dans les enseignants aujourd’hui, c’est investir dans l’avenir du Cameroun. Parce qu’une Nation qui perd ses enseignants est une Nation qui hypothèque son avenir.