Des milliers d’enseignants du Cameroun ne sont plus à leurs postes depuis plusieurs années. Si certains ont décidé de se reconvertir dans d’autres ministères ou secteurs à l’intérieur du pays, le plus grand nombre a choisi l’exil,.
Au Cameroun, la crise de l’éducation ne se lit plus seulement à travers les salles de classe surchargées ou le déficit en infrastructures scolaires. Elle s’incarne désormais dans une réalité plus inquiétante : la disparition progressive de ceux qui portent le savoir. Derrière les chiffres officiels, une tendance lourde se dessine — celle d’une fuite massive des enseignants, qui fragilise profondément l’avenir du système éducatif national. Les données les plus récentes témoignent de l’ampleur du phénomène.
En 2024, le ministère des Enseignements Secondaires (MINESEC) évaluait à 3 637 le nombre d’enseignants ayant abandonné leurs postes. Un chiffre déjà alarmant, mais qui n’a cessé de s’aggraver au fil des mois. Dès février de la même année, 2 128 enseignants étaient signalés absents. Quelques mois plus tard, en novembre 2024, ce nombre atteignait 1 509 cas supplémentaires, confirmant une dynamique persistante d’abandon des fonctions. Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques administratives : ils traduisent une véritable hémorragie humaine. Des milliers d’enseignants, formés par l’État camerounais, quittent leurs salles de classe — certains pour ne jamais y revenir. Cette réalité affecte aujourd’hui des centaines d’établissements scolaires, aussi bien dans les centres urbains que dans les zones rurales, déjà fragilisées.
Une crise qui s’aggrave année après année
L’année 2025 n’a pas inversé la tendance. À la veille de la rentrée scolaire, 1 058 enseignants étaient annoncés absents de leurs postes, malgré les injonctions du MINESEC à se présenter avec des justificatifs. Ce chiffre illustre une continuité inquiétante du phénomène, mais aussi une forme de banalisation de l’abandon. À l’échelle régionale, certaines zones apparaissent particulièrement touchées.
Dans la région de l’Ouest, 637 enseignants ont été déclarés introuvables entre 2023 et 2025. Plus révélateur encore : l’année 2025 concentre à elle seule la majorité de ces cas, signe d’une accélération récente de la crise. Quelques mois auparavant, les autorités locales faisaient déjà état de 286 enseignants ayant déserté leurs postes dans cette même région. Ces données, bien que significatives, pourraient être en deçà de la réalité. Des responsables syndicaux évoquent en effet une sous-estimation du phénomène, certains enseignants ayant quitté le territoire depuis plusieurs années sans apparaître dans les listings officiels. L’un d’eux confie qu’un enseignant installé au Canada depuis 2022 ne figure toujours pas sur les listes d’absents.
L’exode vers l’étranger, moteur principal de la fuite
Si les causes de l’absentéisme sont multiples, l’une d’entre elles s’impose comme un facteur déterminant : la recherche de meilleures opportunités à l’étranger. Le Canada apparaît notamment comme une destination privilégiée. En 2023, près de 30 000 Camerounais auraient rejoint ce pays, selon les données disponibles, parmi lesquels un nombre significatif d’enseignants. Cet exode des compétences s’inscrit dans une dynamique plus large de migration qualifiée, mais il revêt une dimension particulièrement critique dans le secteur éducatif. Chaque départ représente une perte directe pour le système scolaire camerounais, déjà confronté à un déficit d’enseignants dans plusieurs disciplines.
À cela s’ajoutent d’autres facteurs aggravants. Les conflits armés dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest et l’insécurité persistante dans l’Extrême-Nord empêchent de nombreux enseignants de rejoindre leurs postes ou les poussent à quitter définitivement ces zones. Ainsi, la crise éducative se nourrit également des fragilités sécuritaires du pays.
Des conditions de vie et de travail décriées
Au cœur de cette crise se trouvent également les conditions de vie des enseignants. Les syndicats pointent du doigt des salaires jugés insuffisants pour couvrir les besoins essentiels. Selon leurs représentants, de nombreux enseignants peinent à assurer leur accès aux soins, à l’éducation de leurs enfants ou à un logement décent. Cette précarité alimente un sentiment de découragement profond. Malgré leur statut de fonctionnaires, certains enseignants choisissent de quitter une profession qu’ils jugent de moins en moins viable. Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il touche désormais des profils expérimentés, mais aussi de jeunes enseignants nouvellement recrutés. Les mouvements de revendication, tels que « On a trop supporté » (OTS) ou « On a déjà trop attendu » (OTA), traduisent cette exaspération croissante. Pourtant, en dépit de ces mobilisations, les réponses structurelles tardent à produire des effets visibles.
Un impact systémique et durable
Les conséquences de cette fuite des enseignants sont multiples et profondes. Sur le plan pédagogique, elle entraîne une dégradation de la qualité de l’enseignement, avec des classes sans enseignants ou des élèves livrés à eux-mêmes pendant de longues périodes. Dans certains cas, des disciplines entières ne sont plus assurées. Sur le plan économique, la situation représente un gaspillage considérable de ressources publiques. L’État investit dans la formation des enseignants, qui mettent ensuite leurs compétences au service d’autres pays.
Plus préoccupant encore, certains agents ayant quitté le territoire continueraient de percevoir leurs salaires, accentuant les pertes financières pour le trésor public. Cette problématique s’inscrit dans un contexte plus large de gestion des ressources humaines de l’État. Au total, 8 125 fonctionnaires absents ont été identifiés comme susceptibles d’être radiés dans le cadre des orientations budgétaires de 2025. Par ailleurs, l’opération de Comptage physique des personnels de l’État (Coppe) a permis de déceler 8 766 agents publics en situation irrégulière. Ces chiffres traduisent un dysfonctionnement structurel qui dépasse le seul secteur éducatif, mais dont les répercussions sont particulièrement critiques pour l’école.
Entre sanctions et nécessité de réformes
Face à cette situation, les autorités ont opté pour une approche combinant injonctions administratives et menaces de sanctions. Les enseignants absents sont régulièrement sommés de justifier leur situation sous peine de mesures disciplinaires. Si ces actions peuvent contribuer à assainir les fichiers administratifs, elles ne suffisent pas à traiter les causes profondes du phénomène. La fuite des enseignants ne relève pas uniquement d’un problème de discipline, mais bien d’une crise de confiance entre les acteurs du système éducatif et les pouvoirs publics.
Un impératif pour l’avenir de l’école camerounaise
La question qui se pose aujourd’hui est celle de la capacité du Cameroun à retenir ses enseignants. Car au-delà des chiffres, c’est l’avenir de toute une génération qui est en jeu. Sans enseignants motivés, formés et présents, aucune réforme éducative ne peut produire des résultats durables. Redonner de l’attractivité à la profession, améliorer les conditions de vie et de travail, sécuriser les zones en crise et offrir de réelles perspectives de carrière apparaissent comme des leviers essentiels pour inverser la tendance. Dans un contexte où les autorités affirment placer la jeunesse au cœur des priorités nationales, la résolution de cette crise devient un impératif stratégique. Car préserver les « seigneurs de la craie », c’est préserver l’avenir même du Cameroun. La fuite des enseignants n’est plus un signal faible. Elle est désormais un cri d’alarme. Reste à savoir s’il sera entendu à temps.
Contrôle renforcés, efficacité encore limitée
Face à l’ampleur croissante de la fuite des enseignants vers l’étranger, les pouvoirs publics camerounais ont engagé, ces dernières années, une série de mesures visant à reprendre le contrôle d’un phénomène devenu préoccupant. Entre recensement biométrique, sanctions administratives et assainissement du fichier solde, l’État affiche une volonté claire : mettre fin à l’hémorragie. Mais sur le terrain, les résultats restent encore en deçà des attentes.
L’une des actions les plus emblématiques est le recensement physique et biométrique des personnels du ministère des Enseignements Secondaires (MINESEC). Cette opération, qui s’est achevée le 24 avril 2026, visait à identifier avec précision les enseignants effectivement en poste, à éliminer les « agents fantômes » et à mieux planifier les besoins en ressources humaines. Ainsi, 3 442 enseignants ont été sommés de se présenter pour justifier leur situation administrative, sous peine d’être radiés. Cette mesure s’appuie notamment sur l’exploitation des données de voyage collectées auprès des aéroports, permettant de retracer les déplacements à l’étranger de certains agents publics.
Le ton durcit Dans ce cadre, les autorités ont durci le ton : toute complicité, falsification ou tentative de fraude expose désormais les responsables hiérarchiques à des sanctions immédiates, allant jusqu’à la perte de leur poste. Cette fermeté s’explique par l’ampleur des dérives constatées. Des enseignants ayant abandonné leurs fonctions seraient repérés aux postes frontières, tandis que d’autres, toujours absents, tenteraient de se faire recenser grâce à des complicités internes.
L’enjeu est de taille : chaque année, l’État continue de verser des dizaines de milliards de FCFA à des agents dont le service n’est pas effectif. Ces initiatives s’inscrivent dans le prolongement du Comptage physique des personnels de l’État (Coppe), lancé en 2018. À ce jour, cette opération a permis de retirer environ 10 000 agents fictifs du fichier solde, générant une économie annuelle estimée à 30 milliards de FCFA depuis 2019. Par ailleurs, près de 6 000 fonctionnaires ont déjà été radiés à l’issue de procédures disciplinaires. Au-delà du contrôle, des mesures coercitives ont également été mises en place pour freiner les départs. Le MINESEC multiplie les vérifications de présence dans les établissements, tandis que la menace de radiation définitive plane sur les enseignants absents ayant quitté le territoire tout en continuant de percevoir un salaire. Plus de 3 500 cas sont ainsi ciblés en 2026.
L’exode se poursuit…
Pourtant, malgré cet arsenal administratif et répressif, la fuite des enseignants se poursuit. Les départs vers des pays comme le Canada restent soutenus, portés par l’attrait de meilleures conditions de vie et de travail. En réalité, ces mesures s’attaquent davantage aux conséquences du phénomène qu’à ses causes profondes.
Car au cœur du problème demeure la question des conditions socio-professionnelles des enseignants. Faibles rémunérations, environnement de travail dégradé, enclavement des zones d’affectation, lenteurs administratives : autant de facteurs qui alimentent le découragement et poussent de nombreux enseignants à envisager l’émigration.
Dans ce contexte, les mesures actuelles apparaissent nécessaires, mais insuffisantes. La répression, à elle seule, ne peut retenir durablement des professionnels en quête de dignité et de reconnaissance. Elle risque même, à terme, d’accentuer le malaise si elle n’est pas accompagnée de réformes structurelles.
Des propositions concrètes
Pour endiguer efficacement cette fuite des compétences, plusieurs pistes s’imposent. La première concerne la revalorisation salariale. Aligner progressivement les rémunérations sur des standards plus compétitifs permettrait de réduire l’écart d’attractivité avec l’étranger. Ensuite, l’amélioration des conditions de travail, notamment en zones rurales, apparaît essentielle pour restaurer un minimum de confort professionnel.
Il est également crucial de revaloriser le statut social de l’enseignant, en reconnaissant pleinement son rôle stratégique dans le développement du pays. Parallèlement, l’application effective des engagements contractuels, notamment l’obligation de servir l’État pendant une durée minimale après formation, pourrait contribuer à limiter les départs précoces. Enfin, une meilleure gestion des carrières et des mobilités s’impose, afin d’offrir aux enseignants des perspectives d’évolution crédibles au sein même du système éducatif national.